« Comme nos préoccupations humaines doivent paraitre futiles à ceux qui vivent dans le monde des astres. » Voilà une remarque que j'entends souvent. A tous coups je proteste vivement. D'abord parce que, même si les étoiles sont très grosses, leur degré d'organisation est infime par rapport à celui de la plus petite violette des bois. La machinerie stellaire est simple. Elle met en jeu des énergies énormes, qu'elle utilise, somme toute, assez brutalement. Avec un support énergétique infiniment plus faible, mais intégré dans un ensemble de cycles biochimiques de la plus haute sophistication, la violette bourgeonne, éclot en fleurettes ravissantes et répand au loin les graines qui assureront sa reproduction. Ensuite parce que les préoccupations des astres et des hommes ne sont pas indépendantes. Tout au long de ce livre j'ai tenté de montrer comment les êtres humains s'insèrent dans une longue histoire qui implique tout l'univers depuis sa naissance. Nos nucléons sont nés dans le grand brasier originel ; ils ont été assemblés en noyaux au c½ur ardent des étoiles. Ces noyaux se sont habillés d'électrons pour former des atomes et des molécules simples dans l'espace interstellaire. Dans l'océan primitif et sur les continents, les combinaisons se sont poursuivies inlassablement. A chaque étape, de nouveaux niveaux de complexité sont apparus. Il y a vingt millions d'années, les singes étaient les êtres les plus organisés, les plus performants sur la terre. Aujourd'hui, le flambeau a changé de main. Il nous a été confié.
Quel est l'avenir de cette évolution ? Vers quelles nouvelles perfections le cosmos se dirige-t-il ? Quels projets en gestation mûrissent en nous ? De quoi sommes-nous le germe ? Nous n'assisterons pas à l'éclosion. Mais nous sommes investis d'une mission : favoriser cette éclosion par tous les moyens possibles, comme une femme enceinte prend soin d'elle-même. Cette mission prend aujourd'hui une dimension nouvelle. Ni les dinosaures, ni les singes, ni même les hommes jusqu'au siècle dernier ne pouvaient s'autodétruire. Nous pouvons maintenant interrompre le concert de jazz...
« Nous », le lecteur l'aura compris, c'est plus que vous et moi. C'est tout l'expérience-univers qui se joue en nous et par nous. La connaissance du cosmos est beaucoup plus qu'un luxe pour homme cultivé. Elle est le fondement d'une conscience cosmique. Elle éclaire la lourde responsabilité qui nous échoit... La menace la plus grave provient évidemment de l'armement nucléaire. Les arsenaux des superpuissances sont aujourd'hui en mesure de nous tuer tous individuellement plus de quarante mille fois. Cela porte le nom sympathique d'overkill power. Plusieurs fois déjà nous sommes passés à deux doigts de l'holocauste. Loin de s'amenuiser, cet arsenal s'enrichit en force et en précision. D'année en année, de nouvelles nations rejoignent le club des nucléaires.
Comment tout cela se terminera-t-il ? On entrevoit le pire. L'aventure-univers serait-elle foncièrement absurde ? Elle se résumerait de la façon suivante. Sous l'effet des forces de la nature, les particules se joignent et se coordonnent. Avec le nombre d'éléments combinés, les structures voient croître leur aptitude à réaliser des opérations de plus en plus complexes. Déjà présente, mais rudimentaire, au niveau animal, la capacité d'utiliser l'environnement physique _ le singe cueille des fruits avec un bâton _ se développe prodigieusement chez l'homme, où elle prend le nom de technologie. Guidée par la science qu'elle-même fait naître, la technologie met à la portée des hommes des sources d'énergie de plus en plus puissantes. Aussitôt que maitrisés, le feu, la dynamite, et la fission nucléaire ont servi à la guerre et à la destruction. L'extrême instabilité de la situation ainsi créée provoquerait bientôt la fin du cycle et le retour à l'état initial.
De ce train de considération surgit une image désolante : des milliers, des millions de planètes mortes couvertes des débris toxiques de leurs civilisations irresponsables. Est-ce pour cela que nous ne recevons pas de communications interstellaires ? Ce fatalisme est-il justifié ? Est-il trop tard ? L'espoir de survie passe d'abord par une prise de conscience à l'échelle mondiale de l'extrême gravité de la situation présente.
Nous n'y pouvons rien ? Ce n'est pas si sûr. Le cycle infernal de l'escalade sera rompu lorsque suffisamment de personnes auront manifesté leur opposition inconditionnelle. Nous ne pouvons plus jouer à la guerre. Il faut sauver la musique...
Dans le même esprit, il faut à mon avis, voir avec beaucoup de préoccupation l'expansion que prend aujourd'hui l'industrie nucléaire. Les problèmes de sécurité ne sont pas résolus, tant s'en faut. Mais ce n'est pas de cela que je veux parler ici. Pour construire des bombes, il faut du plutonium ou de l'uranium enrichi, produits directs de l'industrie nucléaire. La multiplication des centrales ne peut qu'encourager la prolifération de l'armement. Chaque kilo de plutonium produit accroît le poids de notre dramatique insécurité. L'humanité a besoin d'énergie. Mais c'est à long terme qu'il faut prévoir. Les solutions nucléaires, dangereuse et polluantes, n'y suffiront pas. Seule l'énergie solaire peut subvenir aux besoins de la population terrestre pendant cinq milliards d'années.
Hubert REEVES, Patience dans l'azur. Livre édité en 1984, alors que la guerre froide et la course à l'armement nucléaire battait son plein.